Celui qui avait transmis le pouvoir sans guerre à son successeur choisit désormais de prendre la tête d’une coalition politico-militaire. Ce retournement pose une question fondamentale : quelle ambition personnelle pourrait justifier de compromettre la souveraineté du pays que l’on a dirigé pendant dix-huit ans ?
Le 24 janvier 2019, Joseph Kabila remettait les symboles du pouvoir à Félix Tshisekedi. Malgré les contestations entourant l’élection, cette cérémonie consacrait une première dans l’histoire du Congo indépendant : une passation pacifique entre un président sortant et son successeur. Elle ouvrait l’espoir d’une vie politique dans laquelle la conquête du pouvoir cesserait de passer par les armes.
Aujourd’hui, le contraste est saisissant. Selon Reuters, le 12 octobre 2026, la création du Front pour la refondation de la Nation a été annoncée, avec Joseph Kabila à sa tête et plusieurs dirigeants de l’AFC/M23 parmi ses adjoints. L’ancien président assume ainsi, selon cette annonce, une place dirigeante dans une coalition politico-militaire issue de la rébellion.
Le paradoxe dépasse une simple rupture avec Félix Tshisekedi. Il touche au sens même de la responsabilité d’un ancien chef de l’État. Comment avoir incarné la continuité des institutions, puis accepter de diriger un mouvement qui les combat ? Comment célébrer hier une transmission pacifique du pouvoir et cautionner aujourd’hui une entreprise armée contre l’État congolais ?
Joseph Kabila conserve le droit de critiquer son successeur. Il peut dénoncer la gouvernance, proposer une autre politique et défendre son bilan. Mais aucune opposition à un président ne donne un droit de disposer de la paix d’un peuple. Le Congo ne saurait devenir le champ de bataille d’une rivalité entre dirigeants.
Cette contradiction prend une dimension particulièrement douloureuse lorsqu’on la rapporte à la mémoire de Laurent-Désiré Kabila. Mzee reste, pour de nombreux Congolais, une figure de la résistance et de la souveraineté nationale. Son nom oblige celui qui s’en réclame à défendre l’indépendance du Congo avec une exigence particulière.
Le grief politique demeure néanmoins majeur : Joseph Kabila s’associe aujourd’hui à une rébellion dont le soutien rwandais est dénoncé par les Nations unies et plusieurs gouvernements occidentaux, tandis que Kigali conteste soutenir ce mouvement. Cette alliance soulève une contradiction profonde avec l’héritage de souveraineté qu’il revendique. (reuters.com)
C’est en ce sens que son choix peut être considéré comme une trahison de la mémoire de Mzee : parce qu’il subordonne l’exigence d’indépendance nationale à une entreprise de reconquête politique. Un héritage ne se respecte pas seulement dans les commémorations. Il se respecte dans les alliances que l’on accepte, dans les moyens que l’on emploie et dans les limites que l’on refuse de franchir.
L’ancien président a contesté les accusations de soutien à l’AFC/M23 et dénoncé comme politique la procédure ayant conduit à sa condamnation par contumace en septembre 2025. Cette position doit être rappelée. Elle ne dispense cependant pas d’examiner ses choix actuels ni de lui demander d’en répondre devant l’opinion congolaise. (reuters.com)
Aucune dénonciation de la mauvaise gouvernance ne saurait, à elle seule, justifier une alliance armée qui expose davantage les populations. Un dirigeant ayant exercé le pouvoir pendant dix-huit ans porte une responsabilité particulière : son expérience devrait servir à prévenir la guerre, à favoriser le dialogue et à protéger la nation.
Le peuple congolais ne doit pas payer de sa sécurité le prix des ambitions de ceux qui l’ont gouverné. Il a droit à une opposition exigeante, à des institutions responsables et à une alternance crédible. Il a surtout droit à ce que ses dirigeants reconnaissent une limite essentielle : la patrie ne peut être sacrifiée à la reconquête du pouvoir.
Joseph Kabila avait contribué, en janvier 2019, à inscrire une passation pacifique dans l’histoire nationale. Son engagement actuel menace d’en renier la portée. Il lui appartient de rompre avec la logique armée et de revenir à une action politique pacifique.
La mémoire de Mzee mérite mieux qu’une alliance rebelle. Le peuple congolais mérite mieux qu’une nouvelle guerre. Et aucune ambition personnelle ne vaut la paix de la nation.
Hon. Jacques Bakambe Shesha. Député Honoraire, Élu de la circonscription de Kipushi, Haut Katanga


